Voici un conte, enthousiasmant, captivant et étincelant de subtilités sur notre contemporanéité.
Il nous invite l’air de rien au débat, à l’échange, à l’écoute, au questionnement.
Il se raconte et vous interpelle.
Il appelle à la responsabilité de chacun, à l’unité des citoyens planétaires pour mieux appréhender la place de l’humanité dans la biosphère et ce faisant… prendre soin de la Terre, si belle !
De l’Air !
C O N T E É C O L O G I Q U E
Par Benoît Saint Girons
« Quand le dernier arbre sera abattu,
la dernière rivière empoisonnée,
le dernier poisson pêché,
alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas.»
Proverbe Cri (Indiens du Canada)
Ce conte est GRATUIT afin de pouvoir toucher le maximum de citoyens.
Si vous le trouvez pertinent, MERCI de le transmettre autour de vous.
Plus de détails sur l’opération Lib’airté sur le site du Mendiant :
http://www.lemendiant.fr
L E S C O N T E S A R E B O U R S D U S Y S T E M E
Le pire n’est pas une fatalité. Parlez-en autour de vous !
Ce conte est inspiré de plusieurs idées originales de mon
frère Antoine. Qu’il en soit ici remercié.
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Quelques commentaires reçus, à destination des indécis…
« “De l’air” est simplement un conte magnifique, plus éloquent et plus efficace que tous les speech politiques. C’est beau, c’est haut, bravo! » Mahamane El hadji TOURE, Association Action Jeunes Mali, Avril 2008 )
« Non seulement votre conte a été diffusé mais apprécié par notre entourage. […]Continuez à dénoncer l’aspect irrespectueux de notre monde de cette manière satiro-comique, vous faites partie des catalyseur dont nous avons besoin. »(Thierry L., Avril 2008)
« J’ai téléchargé “De l’air” … L’ai lu … L’ai diffusé ! Mille bravos … Ca fait plaisir de savoir qu’il existe des textes comme celui ci ! » (Cédric, Mars 2008)
« Ce conte est vraiment une merveille : pertinent et écrit avec talent, en pointant là où cela fait mal. Félicitations, je vous souhaite de trouver un moyen de le diffuser pour que davantage de personnes soient informées de ce qui se passe réellement dans la société… » (Nicolas H, Février 2008)
« Quelle énergie : super, excellent…continuez…continuons… Merci. » (Christophe G, Février 2008)
« J’ai adoré! J’ai déjà distribué une dizaine d’exemplaires à mon entourage…
J’ai beaucoup apprécié la manière de faire passer le message écologique,
empli d’humour, de satires, de jeux de mots. Félicitations ! » (Estelle, Janvier 2008)
« J’ai vraiment été touchée! […] Et honnêtement, ce petit conte est encourageant! […] Au delà de l’écologie au sens strict, il aborde vraiment tous les thèmes qui font notre système (et quel système!!) aujourd’hui. […] Il est bon de se remémorer tout ça de temps en temps. » (Sabrina N., Janvier 2008)
« Merci pour cette histoire qu’il conviendrait de faire connaître dans les écoles.
J’ai particulièrement apprécié l’humilité des personnages en face de leurs propres contradictions qui les conduit à transcender quelques-unes de leurs valeurs pour une cause dont ils ressentent l’urgence […] » (Jacques M., Novembre 2007)
« J’ai lu votre conte écologique avec beaucoup de plaisir et je l’ai énormément apprécié. Il rejoint et confirme mes propres impressions au sujet du système. J’ai pu le faire connaître à d’autres qui donneront suite je l’espère. […] Votre travail importe énormément pour l’avenir et mérite certainement d’être continué et développé.» (Pierre-Marc N., Novembre 2007)
« Je viens de lire “de l’air”. Je trouve que cela peut être un excellent outil pour détecter autour de soi ceux qui sont (partiellement ou déjà bien) éveillés.» (Fabrice M., Octobre 2007)
« J’ai découvert le conte écologique grâce à une connaissance qui avait mon adresse e-mail. J’ai dévoré l’histoire et j’ai pensé, beaucoup pensé!!! Envie de changer plein de choses évidemment!Je n’ai pas manqué non plus de l’envoyer à toute ma liste de contacts. » (Cendrine Z., Septembre 2007)
AVERTISSEMENT
«Rien n’est plus gênant que les faits, ils empêchent de croire ce que l’on veut.» disait Claude Roy.
Lisez donc la petite histoire dans son intégralité avant de revenir éventuellement sur les données techniques en bas de pages. Il ne faudrait pas gâcher le plaisir de la lecture…
Pourquoi ne pas les avoir regroupées en fin de livre ? Mais parce qu’elles seraient alors trop déconnectées de l’histoire ! Et puis, vous lisez souvent les notes de fin de livre, vous ? Moi pas !
Histoires et faits chemineront donc en parallèle. Sans les faits, l’histoire manque de poids, de contact avec la réalité. Sans histoire, les faits ne s’adressent généralement qu’à un public averti. Il existe des livres admirables sur chacun des sujets abordés ici mais combien les lisent ?
L’idée derrière ce conte à rebours (du système) gratuit est de toucher le plus large public possible. De ce point de vue, une petite histoire distrayante pourrait se révéler plus percutante qu’un long pavé. Ce sera en tout cas, je l’espère, une opportunité de lancer la réflexion…
Excellente lecture à toutes et à tous !
L’ARRIVEE
On n’avait pas vu cela depuis le 11 Septembre: durant une dizaine d’heures, la Terre s’arrêta presque de tourner. Juste le temps, pour les Occidentaux, de reprendre leur souffle…
Tout le monde se précipita sur les images de la télévision : trois énormes engins étaient stationnés au dessus de la forêt amazonienne. Trois sinistres cylindres en forme de gros Zeppelin métalliques.
Les journalistes et les experts soulignaient avec beaucoup d’emphase qu’ils n’avaient pas grand chose à dire :
Les radars attestent de la présence des engins au dessus du Brésil mais d’autres ont été détectés en orbite terrestre… Leur taille est d’environ trois terrains de football de long sur deux de large…
Les vaisseaux sont en position stationnaire. Aucune activité n’a pour le moment été détectée…
Le gouvernement est en réunion de crise et invite la population à garder son calme. L’armée est en état d’alerte…
Les intentions de ces visiteurs sont inconnues mais leur choix d’une zone peu peuplée pourrait signifier des intentions scientifiques… L’aspect des vaisseaux ne présente, en l’état, rien de menaçant…
Enfin nous savons : nous ne sommes pas seuls dans l’univers…
La caméra alternait entre des zooms sur la carlingue des vaisseaux et des plans larges sur la mer végétale, quelques centaines de mètres en dessous.
L’importance de l’événement fut corroborée par l’absence de coupure publicitaire. Aucune marque, aucun logo, aucun sponsor n’importunèrent la retransmission : un vrai phénomène extraterrestre !
Mais, pour le coup, on s’ennuyait ferme…
«Il se passe quelque chose !» hurla soudain le commentateur, provoquant quelques palpitations chez les téléspectateurs assoupis.
Un trou béant se forma sous chaque vaisseau…
… et les monstrueux tuyaux à entonnoirs apparurent.
Le journaliste ne put s’empêcher de jurer : «Non mais ce n’est pas vrai… C’est incroyable… Ces salopards viennent nous pomper notre air !»
MANIFESTATIONS
Les crises d’asthme et de toux se multiplièrent. L’idée que le poumon de la planète était progressivement vidé de son oxygène avait marqué les esprits. Chiffres à l’appui, les ponctions des «visiteurs» semblaient considérables.
Selon les sondages, 63.4% de ceux qui avaient assisté à la scène notèrent une dégradation de la qualité de l’air. Le pourcentage grimpa même jusqu’à 86% dans certaines villes. Près de 22% des sondés affirmèrent en outre éprouver une gêne respiratoire.
Des centaines de milliers de personnes descendirent ainsi spontanément dans les rues pour réclamer du gouvernement des mesures rapides et concrètes : imposer un moratoire sur le pillage des ressources terrestres, renvoyer les envahisseurs chez eux et, pour faire bonne mesure, garantir une fois pour toutes à chaque citoyen un air de qualité !
C’est à cette occasion qu’Hélène Loutrevil fut interviewée pour la première fois. Saillante trentenaire, elle brandissait une pancarte dont le slogan allait bientôt être repris dans tout le pays : «De l’air !» Elle fut présentée comme la présidente de l’Association Lib’Airté.
– Pourquoi manifestez-vous, lui demanda le journaliste ?
– Je suis dans la rue parce que je n’aime pas du tout le programme qui passe en ce moment à la télé, répondit la jeune femme.
– Et vous pensez pouvoir le changer ?
– Maintenant que vous me donnez la parole, peut-être bien, oui ! J’aimerais ainsi lancer un appel à tous les téléspectateurs qui nous regardent et souhaitent continuer à respirer librement : venez nous rejoindre ! On respire mieux dans la rue de toute façon…
– Votre slogan «De l’air !», à qui s’adresse-t-il ?
– Il s’adresse d’abord, c’est évident, à ces sangsues intergalactiques : rentrez chez vous, du vent, du balai, de l’air ! Malheureusement, comme je doute que ces vampires comprennent nos injonctions – aussi amicales soient-elles – cela s’adresse aussi à nos gouvernants : à défaut de nous débarrasser de ces parasites, travaillez au moins à limiter les sources de pollution. La respiration est un droit absolu et nous entendons libérer l’air de toutes les saloperies terrestres ou extra-terrestres qui s’y trouvent. C’est cela la lib’airté !
– Vaste programme…
– L’astrophysicien Hubert Reeves a dit que la pollution n’était pas un gros problème mais six milliards de petits problèmes. Un gros problème, cela l’est pourtant devenu depuis hier ! Allons-nous laisser pomper nos vies sans réagir ? Il n’en est pas question !
– Le ministre de l’écologie Claude Egrella vient d’assurer que l’air restait en quantité et en qualité bien suffisante, que l’activité des “visiteurs” était pour le moment imperceptible et que les scientifiques trouveraient nécessairement des solutions…
– C’est sa vérité et je suis sûre qu’il la partage, répondit Hélène. Pour ma part, je ne m’autoriserai pas à faire de commentaire sur la température sans disposer d’un thermomètre fiable. Or, comme vous le savez, les critères adoptés pour mesurer la qualité de l’air ne prennent en compte qu’une partie des polluants. Les citoyens pratiquent la respiration depuis un certain nombre d’années et ils ne se la laisseront pas compter par des technocrates dans des ministères climatisés! Il est improbable que l’oxygène se soit raréfié en 24 heures de pompage mais cela ne peut qu’empirer si nous ne faisons rien. J’invite donc tous les citoyens à être vigilants et à faire pression pour que le gouvernement prenne ses responsabilités. Lib’airté, Air’galité, Frat’airnité !
C’est ainsi qu’Hélène, jouant habilement de son charme, réussit à prolonger son quart d’heure de gloire télévisuelle. Pour les téléspectateurs, elle devint immédiatement la sympathique représentante de tous les «Airbivores»…
…et la bête noire de nombreux puissants !
LE TEESSMY
Nombreux sont ceux qui furent déçus – mais aussi dans un sens très rassurés – de découvrir que les “visiteurs” nous ressemblaient. Seule la couleur de leur peau laiteuse et leurs yeux orangés trahissaient leur mystérieuse origine.
Ils établirent la communication 48 heures après leur arrivée. Craignant pour leur sécurité, il était hors de question pour eux de mettre pied à Terre. Ils utiliseraient les ondes pour présenter leurs intentions…
Le représentant des visiteurs, un dénommé Veltrouil, commença par présenter sa civilisation. Son français était étrangement académique mais sa voix, qui louvoyait vers les aigus, émettait un léger sifflement, comme un signe de menace…
«Nous venons de la planète Xispasnète. Sa localisation importe peu car vous seriez incapable avec votre technologie primitive de la repérer. Disons qu’elle se trouve bien au-delà de votre horizon…
J’appartiens à la civilisation Teessmy. Notre civilisation traverse aujourd’hui une crise majeure. Il y a des erreurs que l’on ne peut plus corriger…
Il fut un temps où notre planète était recouverte de végétation. Elle était alors respirable. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis environ un siècle, nous vivons sous bulles, calfeutrés dans nos villes, prisonniers du confort de nos appartements… Vous voyez sur notre peau le résultat d’un manque de soleil…
Vers la fin de votre Seconde guerre mondiale, il nous a fallu en outre instaurer un contrôle drastique des naissances. Les enfants dérangeaient trop les voisins.
Voici à quoi ressemble une ville Teessmy…»
L’image d’une cité moderne apparut. Plusieurs bulles géantes reliées par des tuyaux translucides. Il y régnait étrangement peu d’activité. Veltrouil expliqua que les Teessmy, afin de limiter leur consommation d’air, avaient pris l’habitude de rester confinés chez eux.
Sortir était une activité réservée aux riches : le gouvernement prenait bien en charge l’air des couloirs publics mais il était d’une qualité détestable. Revêtir une combinaison coûteuse était le seul moyen d’éviter les maux de tête…
«Voici maintenant un appartement Teessmy typique…»
Un zoom avant permit de rentrer dans un minuscule appartement aux murs constellés d’écrans. «Nous ne pouvons plus visiter le monde, alors nous le faisons venir à nous, reprit Veltrouil. Nous manquons de place alors nous jouons sur les perspectives. Chaque Teessmy dispose d’un visiophone lui permettant de s’évader et de communiquer avec tout un chacun en trois dimensions. Chaque famille vit ainsi à la fois isolée et en contact permanent avec les autres, joignable 24h/24…»
Veltrouil réapparut à l’image. Sa voix fut grave lorsqu’il continua :
«Je suis ce que vous nommez je crois un prospecteur… Je sonde les planètes à la recherche des gisements d’air. Je les exploite et je revends l’oxygène raffiné à mes concitoyens. Comme mon gouvernement prélève une lourde taxe sur l’importation des produits pressurés, il a tout intérêt à la pérennité de mon business et je dispose d’une grande liberté de manœuvre…
L’oxygène que nous rapportons de nos expéditions sert à nous maintenir en vie. L’air de votre Amazonie est d’une grande pureté et il nous faudra le couper afin de le rendre consommable. Il s’agit là d’un gisement de premier choix, que je suis enchanté d’avoir découvert. Rien à voir avec votre air européen, dans lequel nous avons décelé près de 100.000 substances chimiques…
Certains d’entre vous éprouvent des difficultés à respirer et nous accusent… Vous ne manquez vraiment pas d’air ! Bien avant que nous arrivions, des centaines de milliers de personnes mouraient déjà tous les ans à cause de VOS pollutions…
Le choix vous appartient : préserver votre air ou apprendre à ne plus respirer. A partir de cet instant, vous êtes responsables de chacune de vos inspirations !
Fin de la transmission.»
LA COLERE
L’intervention de Veltrouil secoua l’ensemble de la population : une telle arrogance était intolérable ! Non mais pour qui se prenait-il ce « visage pâle » à donner ainsi des leçons d’écologie à une planète qu’il venait exploiter !
Les sondages révélèrent l’état de l’opinion : pour 83,7% des sondés, il fallait bouter ces envahisseurs hors de Terre ! Mais comment faire concrètement ? Envoyer des casques bleus au Brésil ? Manifester en plein milieu de la forêt amazonienne ? Brûler les arbres pour rendre le filon inexploitable ? Utiliser l’arme atomique ?
Comme le souligna Hélène, aucune de ces solutions n’était crédible… et certaines éminemment dangereuses.
Veltrouil fit d’ailleurs savoir qu’il avait obtenu du Brésil et des autres pays amazoniens un accord pour survoler leurs territoires ainsi qu’une licence pour l’exploitation de leur gisement d’oxygène. On cria à la traîtrise puis on se dit que les «airspirateurs» étaient finalement mieux là bas qu’au dessus des métropoles occidentales…
Le gouvernement français essaya bien de protester au nom de la Guyane mais Veltrouil rétorqua qu’il n’avait pas de leçon à recevoir d’un pays en train de sacrifier une tribu indienne sur l’autel des chercheurs d’or.
De toute façon, ajouta-t-il, «le mode de vie des Teessmy n’est pas négociable !» Sans compter, précisa-t-il, leurs possibles représailles. Toute ingérence dans son entreprise serait considérée comme une atteinte à la liberté d’entreprendre et punie en conséquence. Ami ou ennemi : l’attitude des Terriens conditionnerait celle des Teessmy…
La menace fut considérée suffisamment sérieuse pour que les gouvernements décident de privilégier la voie diplomatique. Après tout, comme l’affirmaient toujours les scientifiques, l’air restait pour le moment en quantité bien suffisante…
Sur demande pressante du public, des lois rigoureuses furent néanmoins votées afin de limiter l’ensemble des sources de pollution.
«On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur» dit le bon mot. Désormais, tous les élus s’attelaient plutôt à installer de l’air dans leurs villes. Leurs carrières politiques en dépendaient…
BUSINESS & CO
Le système ne mit pas longtemps à s’engouffrer dans la brèche. A en croire les experts, la peur, les «allairgies» et les nouveaux stress générés par la présence Teessmy devaient être excellents pour le business !
On vit ainsi apparaître sur le marché une pléthore de nouveaux gadgets estampillés «Air» : des kits de survie, des distributeurs d’oxygène, des dosettes d’air en capsules d’aluminium, des purificateurs de toutes tailles et de tous prix… Une marque de chaussures ressortit en fanfare son vieux modèle «Air» et le célèbre basketteur Michael Jardon bondit à nouveau vers le panier… de la ménagère.
Des projets de bars à oxygène furent lancés dans plusieurs villes : accoudés au comptoir, tuyaux dans le nez, les V.I.P. viendraient y respirer de l’oxygène enrichi aux parfums synthétiques de fraise ou de chocolat. Un tel ridicule, pour autant qu’il soit onéreux, ne pouvait qu’être tendance…
En terme de marketing, c’était en effet à quelle entreprise brasserait le plus d’air. De multiples logos fleurirent ainsi sur les emballages : «Sans ajout de CO2», «Naturellement riche en air», «Fabriqué en atmosphère enrichie», «Source d’Omeg’air 3»,…
Les investisseurs se ruèrent sur les start-up du «air-business». La moindre idée trouvait financement et, parfois, un seul nom suffisait à faire fortune. La marque Vizzairvie, déposée sur internet par un particulier fut ainsi rachetée 3,6 millions d’euros par une multinationale…
Mais le nec plus ultra était encore d’être officiellement reconnu comme une entreprise adepte de «l’Air durable» ou pratiquant le «Comm’airce équitable». Peu importe s’il fallait pour cela investir dans de coûteux programmes : le prestige et la reconnaissance du public justifiaient largement les moyens.
Beaucoup de dirigeants approchèrent aussi Hélène pour lui offrir un poste de responsable en «Airgonomie» mais elle déclina ostensiblement les offres. Les financiers n’allaient pas tarder à comprendre pourquoi…
L’INTERVIEW
Hélène fit sensation lorsqu’elle annonça avoir convaincu Veltrouil d’organiser, avec elle, une interview dans son vaisseau.
Les chaînes de télévision se battirent pour obtenir les droits de la retransmission : au-delà du prestige, les recettes publicitaires s’annonçaient à la hauteur de l’événement…
Hélène mit son reportage aux enchères, et c’est sans surprise la plus grosse chaîne commerciale qui remporta l’exclusivité.
L’interview étant prévue pour la semaine suivante, les neurones eurent droit à un matraquage médiatique sans précédent : «Des révélations exclusives…Un reportage sensationnel… Une première mondiale… Une rencontre au sommet… En exclusivité sur France Une, la première chaîne air’tzienne !».
L’émission battit ainsi facilement tous les records d’audience : 32,2 millions de téléspectateurs assistèrent, en direct, à la première rencontre entre une Terrienne et un Teessmy.
– Avez-vous un cœur, attaqua d’emblée Hélène, comment pouvez-vous pomper l’air d’une planète déjà mal en point ?
– Avez-vous un cœur, répliqua Veltrouil du tac au tac, comment pouvez-vous refuser un peu d’air à quelqu’un dans le besoin ? Notre civilisation est mourante et l’exploitation de l’air relève pour nous d’un intérêt vital. Devons-nous disparaître au prétexte que vous ne voulez pas partager ?
– La moindre des choses aurait été de nous demander, rétorqua Hélène. Nous autres terriens sommes très ouverts aux souffrances des autres, à l’humanitaire… Vous n’êtes pas à proprement parler “humains” mais vous nous ressemblez suffisamment je crois pour susciter la compassion. Encore aurait-il fallu vous y prendre correctement avec les médias… Maintenant, c’est un peu tard !
– Oui, c’est vrai que nous aurions pu mendier votre air ou organiser un Tél’airthon, reprit Veltrouil. Cela vous aurait donné bonne conscience et vous aurait fait passer pour généreux aux yeux de l’univers… Notre technologie supérieure nous a heureusement permis d’éviter cette hypocrisie. Pourquoi mendierions-nous ce que vous n’êtes pas en mesure de nous refuser ?
– Mais parce que la force est un argument de sauvages ! N’avez-vous donc rien appris de votre civilisation ?
– Au stade où nous en sommes, nous ne pouvons malheureusement plus nous offrir le luxe des scrupules, continua Veltrouil. Et puis n’oubliez pas qu’il s’agit d’un business ! J’exploite l’air que je découvre et si ce n’est pas moi qui le fais, ce sera un autre prospecteur et il sera sans doute nettement moins conciliant que je ne le suis…
– Quelle chance décidément pour nous de vous avoir ! s’esclaffa Hélène. Sérieusement, vous ne pouviez pas prospecter un peu plus loin. Ce n’est pas la place qui manque dans l’univers !
– Mais pourquoi voudriez-vous que nous fassions à d’autres ce que vous ne voulez pas que l’on vous fasse ? Vous considéreriez-vous par hasard comme différents ou supérieurs ?
– Différents, venant de vous, ce doit être un compliment, répliqua Hélène. Jamais nous n’oserions faire une chose pareille à une autre civilisation !
– C’est parce que nous ne raisonnons pas à la même échelle, reprit Veltrouil. A votre petit niveau, vous explorez les tréfonds de votre planète à la recherche de pétrole, quitte pour cela à déclarer des guerres ou à détruire l’environnement. Vous avez touché le fond mais vous creusez encore ! Nous faisons un peu la même chose avec l’air mais de manière pacifique et à l’échelle de l’univers…
– Mais l’air est gratuit, protesta Hélène, ce n’est pas du tout la même chose!
– Faudra-t-il que l’air devienne rare pour que vous le considériez à sa juste valeur ? Regardez ce que vous avez fait de votre eau ! Dans le passé, celle-ci aussi était gratuite. Mais vous l’avez tellement polluée à coup de nitrates et de pesticides que vous êtes aujourd’hui obligés de la traiter pour un coût toujours croissant… Tant et si bien que vous vous méfiez de sa pureté et que nombre d’entre vous prennent leur voiture chaque semaine pour faire le plein de bouteilles d’eau en plastique… Vous êtes devenus dépendants de la chimie et du pétrole pour votre soif. Je ne vous laisserai pas faire la même chose avec l’air. A compter de ce jour, l’air devient une commodité marchande que j’entends protéger !
La coupure publicitaire mit un terme à l’échange. Les plus gros annonceurs avaient tenu à profiter de ce créneau exceptionnel pour faire la promotion de leurs produits les plus «promett’air».
Il y eut d’abord une nouvelle lessive dont les bulles – à la technologie exclusive – renfermait de l’oxygène de première qualité. Le nec plus ultra, foi de vedette, pour faire respirer le linge !
Suivait une barre chocolatée au lait de montagne. Dès la première bouchée, on se retrouvait transporté vers les hauts pâturages suisses… «Choc’air, la barre qui dépayse !»
Une voiture, ensuite, en train de se garer dans un petit coin de paradis. Le père ouvrait la portière et lançait un tonitruant «Ça y est, nous sommes arrivés !» Mais femme et enfants refusaient de sortir : ils respiraient mieux à l’intérieur, grâce au purificateur de série…
Les trois autres publicités étaient du même acabit : une chaîne d’hypermarchés mettait en avant son excellent rapport qualit’air / prix, résultat d’une «atmosph’air enrichie en oxygène».
Un opérateur de téléphonie mobile annonçait son partenariat avec une association de protection de l’environnement : «Avec nous, chaque appel vaut de l’air !»
Une boisson gazeuse, enfin, vantait les vertus de ses bulles d’air, source de jeunesse et de dynamisme : «Contre le visage pâle, buvez Wat’air Clos’air !»
L’intermède «publicit’air» prit fin et il se passa alors quelque chose d’inouï dans les annales de la télévision : au lieu de reprendre le cours de l’interview, Hélène et Veltrouil se mirent à discuter… de ce qu’ils venaient de voir !
– Vos publicités sont un bel exemple, commença Veltrouil, du type de manipulations qui ont conduit ma civilisation à sa perte : faire croire qu’il faut acheter une voiture pour mieux respirer, il faut quand même le faire ! Même chose avec cet hypermarché : en utilisant de l’oxygène enrichi légèrement euphorisant, il poussera insidieusement ses clients à consommer davantage…
– Et cet opérateur qui joue sur la bonne conscience de ses abonnés, renchérit Hélène. Si chaque appel vaut de l’air, il en brasse surtout beaucoup, tout en émettant quantité d’ondes électromagnétiques… Mais le plus écoeurant est encore cette barre chocolatée : qu’importe que le lait vienne des meilleurs alpages s’il est reconstitué et mélangé à de la graisse hydrogénée comme c’est écrit sur l’emballage ! Et si c’était la seule saloperie chimique. Mais non, elle contient aussi…
Soudain, plus rien ! Le noir se fit et un message apparut : «Nous vous prions de nous excuser pour ce problème technique. Votre programme reprendra dans quelques instants.»
Le directeur de la chaîne, frisant l’apoplexie, avait ordonné de couper la retransmission…
DECRYPTAGE
Ce fut une grave erreur : si quelques journaux dénoncèrent le guet-apens fait à la chaîne «amie», la plupart des journalistes et des blogueurs se déchaînèrent contre cette censure éhontée, perpétrée par une chaîne «lib’airticide». Depuis quand la publicité primait-elle sur l’information ?
Hélène, dès son retour, disposa ainsi de tout le loisir pour s’expliquer et faire passer ses messages. La préservation de l’air était selon elle une priorité absolue et il aurait été irresponsable de laisser les industriels se parer de cette question pour assurer la promotion de gadgets inutiles et polluants. Les citoyens avaient droit à cette simple vérité !
Les arguments d’Hélène, abondamment repris et commentés firent mouche. Si sa méthode était discutable, on considéra qu’elle avait agi dans l’intérêt des citoyens.
Sa connivence avec ce «blanc-bec» de Veltrouil ne lui porta pas non plus préjudice : les téléspectateurs avaient pu juger, en première partie, de sa pugnacité à l’encontre du Teessmy.
Hélène put ainsi intervenir régulièrement pour dénoncer les magouilles et proposer des conseils de bon sens : comment économiser l’énergie, préserver l’eau, apprendre à respirer,…
Il n’y avait là, en soi, rien de très original mais la menace des «airspirateurs» Teessmy en toile de fond donnaient à ce type de conseils une toute autre dimension : il ne s’agissait plus de sauvegarder la planète pour des générations futures plus ou moins mal élevées ou des peuplades lointaines mais de garantir sa satanée respiration !
En collaboration avec le journaliste Daniel Schnerdeimann, Hélène lança une émission intitulée «Arrêt de l’image» dans laquelle les programmes et les publicités étaient passés au crible de la question environnementale. La peinture verte ne résista pas longtemps à ce traitement au kärcher et les opportunistes de l’écologie, rouges de honte, furent contraints de se rhabiller.
Et ce d’autant plus vite que des reportages abordèrent aussi les sujets jusqu’alors réservés aux seuls lecteurs masochistes : arrêtons d’avaler n’importe quoi, des arômes dans notre assiette, toxiques alimentaires, la vérité sur les cosmétiques, les médicaments sans tabou, comment les riches détruisent la planète,…
Il fallait avoir l’estomac bien accroché pour arriver à digérer pareils scandales mais les citoyens, très remontés contre les affabulateurs, réclamaient désormais la vérité crue et saignante.
A l’écoute de ces programmes, on ne pensait donc plus «c’est vrai, bien dit» mais «c’est vrai, agissons !» Et cela fit toute la différence…
Le microcosme de la publicité se retrouva ainsi profondément ébranlé : pas une publicité qui ne faisait désormais l’objet de suspicion, pas un panneau qui n’était barbouillé d’un texte lapidaire ou ironique…
L’intermède publicitaire se transforma même en jeu de société : on se réunissait entre amis pour se passer une sélection de pubs et c’est à qui trouverait le meilleur argument pour ne pas acheter le produit… Si un produit était vraiment bon, pourquoi avait-il besoin d’un matraquage publicitaire ?
LA CONTRE-OFFENSIVE
Sentant leur pouvoir s’étioler, les puissants déclenchèrent rapidement une contre-offensive : ils s’offrirent de pleines pages de propagande dans les journaux sur le thème de «Les grandes marques font les grandes vies» ou «La consommation fait l’emploi»
C’est sur cette dernière problématique qu’un débat fut organisé entre Hélène et Alain Cnim, le célèbre stratège-économiste. Dans l’esprit des puissants, un tel expert ne pouvait que ridiculiser la jeune «Air’peste».
A dire vrai, ils n’avaient pas vraiment le choix : seule la présence d’Hélène assurerait au débat une audience de qualité, c’est-à-dire importante. En l’espace de quelques semaines, elle était devenue incontournable.
Alain Cnim attaqua d’emblée :
– Que direz-vous, Madame Loutrevil, aux ouvriers qui vont perdre leur travail parce que leur usine n’arrive plus à vendre ? Que c’est pour la bonne cause ?
– Je leur dirai la vérité : un certain nombre d’entreprises traversent en ce moment une zone de turbulence, un trou d’air qui a conduit leurs marques à se dégonfler comme des baudruches. Si ces entreprises préfèrent larguer du lest en licenciant plutôt que de réinsuffler de la qualité, je crains que leur vol ne soit en effet écourté.
– Avec des conséquences désastreuses pour le niveau du chômage…
– Le chômage n’est inhumain, reprit Hélène, que lorsque les perspectives de retrouver un emploi sont bouchées. Or, avec la mise au «vert» de l’économie, ce sont des centaines de milliers de nouveaux emplois qui vont bientôt pouvoir être offerts : dans l’isolation des bâtiments, dans les petites exploitations agricoles ou le petit commerce, dans le recyclage et la réparation des produits, dans toutes ces initiatives individuelles qui vont soudain se trouver libérées… Sans compter toutes les entreprises qui vont redevenir compétitives à partir du moment où les consommateurs auront commencé à rejeter les produits «made in ailleurs» ou «made in chimique», trop polluants ou irresponsables à leur goût.
– Sans compter, sans compter, il vous faudra bien compter un jour ! Près de 400 000 emplois sont menacés dans l’industrie en France… Cela fait quand même beaucoup de monde à recycler !
– Fallait-il continuer à polluer la planète et les organismes au prétexte d’un chantage à l’emploi ? Le recyclage de l’économie va enfin remettre l’homme au cœur du système et cela n’a pas de prix !
– Pas de prix, non, mais un coût exorbitant ! Comment comptez-vous donc financer votre petite révolution ?
– Mais de quelle révolution parlez-vous ? Si les consomm’acteurs délaissent certains produits pour s’intéresser à d’autres, il n’y a aucune raison que les financiers ne les suivent pas. Et comme une petite entreprise qui se développe crée davantage d’emplois qu’une grosse, nous verrons vite que vos craintes, Monsieur Cnim, n’étaient finalement dictées que par des intérêts très partisans…
– Attention Madame Loutrevil à ne pas m’insulter ! Mes craintes, comme vous dites, ne sont basées que sur les lois de l’économie : s’il y a moins de consommation, il y aura moins de croissance et donc moins d’emplois. C’est assez simple à comprendre tout de même !
– «Nos achats sont nos emplois» est en effet un slogan bien rodé… Dommage qu’il se traduise surtout de nos jours par des importations en provenance des pays à faibles coûts où la main d’œuvre est honteusement exploitée…
– Que voulez-vous, c’est la mondialisation ! Ce n’est tout de même pas de notre faute si les Chinois cherchent à se développer à tout prix ! Et puis n’oubliez pas que le but d’une entreprise est de maximiser ses profits. Comment voulez-vous qu’elle finance les investissements et les emplois autrement ?
– Vous avez raison : une entreprise se doit de veiller à sa rentabilité…
– Ah, ravi de vous l’entendre dire !
– Mais bien sûr ! Sauf qu’un certain nombre de dirigeants ont tendance à confondre rentabilité et stock-options. Les profits d’aujourd’hui ne font plus les emplois ou la qualité de demain mais les résidences en Suisse d’après-demain, comme l’a brillamment démontré votre ami Antoine Zariascha.
– Ne généralisez pas, s’il vous plaît, les abus de quelques uns. Si ce que vous décrivez était général, nous serions en récession !
– Mais nous sommes en récession, s’exclama Hélène ! Savez-vous que si l’on soustrait les coûts écologiques et sociaux du calcul du PIB classique, nous sommes en décroissance depuis les années soixante-dix ? Et puis, de toute manière, que vaut la croissance de quelques-uns si elle se fait au détriment de la qualité de vie des autres?
– Je ne peux pas vous laisser dire cela, intervint l’expert, le niveau de vie des français est en augmentation constante. Jamais nous n’avons été aussi riches !
– Si la richesse se mesure au nombre de chaînes de télévision ou de sécurité, je suis d’accord avec vous, reprit Hélène. Jamais nous n’avons été autant cernés par les objets ! Mais la richesse, selon moi, relève moins du strict confort matériel que du véritable bien-être des individus. Et de ce point de vue, nous sommes surtout riches de ce que nous ne possédons pas : la qualité de l’air, la sécurité, la santé, le sourire des enfants, les solidarités, les opportunités de réaliser ses rêves, l’amour… Voilà le type de société que nous entendons favoriser !
– Peace and Love ?
– Commençons déjà par la tolérance et la solidarité, précisa Hélène. Permettez que je vous donne un petit conseil, Monsieur Cnim: retournez donc auprès de vos grands patrons et expliquez-leur que le temps n’est plus aux ressources mais aux richesses humaines. Ils sont intelligents. Ils sauront ce qu’il convient de faire pour s’adapter…
LE PETIT LIVRE VERT
Les derniers sondages plaçaient désormais Hélène en tête des personnalités préférées des français. Tout juste était-elle devancée par le sympathique animateur écologiste Nicolas Holut et le footballeur à forte tête Zinédine Diazen.
La sortie de son livre Le Petit Livre Vert aurait du être une autre occasion de promouvoir la Lib’airté auprès du grand public mais, en dépit de la promesse d’une interview avec l’auteur, les journaux refusèrent d’en parler.
Officiellement, il s’agissait de ne pas lasser les lecteurs avec ces questions tristounettes. Officieusement, il aurait été indécent de cracher dans la soupe (industrielle) des annonceurs…
Seul Le Canard Déchaîné, publication sans publicité, accepta ainsi de commenter ce nouveau pavé jeté dans la mare de l’hypocrisie. Il publia deux extraits.
Le premier traitait de l’addiction bien française pour les «Temples de la consommation» :
Adieu tristes virées, périphéries perdues,
Visites de parkings et, sous le poids, tordu,
Sisyphe et son caddie, condition inhumaine,
Le remplir, le pousser, travailler à la chaîne.
Cris de haut-parleurs, labyrinthe de rayons,
Univers de malbouffe et bronzage aux néons.
Symbole d’abondance pour une société,
Où l’horreur suprême se nomme satiété.
La chasse aux prix sauvages est aujourd’hui fermée.
Drague des promotions, articles périmés.
A l’embarras du choix, œillades des produits,
Je choisis qualité, assortiment réduit.
Aux lentes files d’attentes aux règles affichées,
Aux chères additions aux vices bien cachés ;
Au robotique «Bonjour, carte du magasin ?»
J’réponds donc «Désolé, je n’en ai plus besoin !»
Le second extrait s’en prenait au sacro-saint périple du week-end :
Embouteillages rituels sur le périphérique,
Tuyaux d’échappements à grisaille publique.
Griserie de vitesse, machisme éperdu ;
En dépit du danger, gagner le temps perdu.
Parties de cache-cache avec forces de l’ordre.
Insultes déployées à défaut d’ pouvoir mordre.
Adressées, violemment, avec beaucoup d’émoi,
Aux plus lourds, aux plus lents, à tous ceux devant moi.
Difficile en vélo d’filer cheveux au vent,
Sans climatisation, c’était l’horreur avant !
Aucune station essence, péage à visiter,
Sur les chemins de terre, les sentiers forestiers.
Sans parler du tracas, sans positionnement,
De croiser l’inconnu, de rencontrer l’amant.
Au triste citoyen soudain privé d’moteur,
J’aimerais conseiller: «Entends battre ton cœur !»
L’interview démarra sur les chapeaux de roue:
– Soyez franche, Madame Loutrevil, vous possédez une voiture, n’est-ce pas ?
– En effet.
– Et cela ne vous semble pas contradictoire avec votre prose ?
– Si nous attendons d’être parfaits pour agir, nous ne ferons pas grand chose, répondit Hélène. La société moderne nous laissant peu de temps pour la philosophie ou la méditation, il est normal qu’il y ait souvent un fossé entre nos intentions et nos actes. C’est frustrant, dans un sens car, comme le disent les bouddhistes, nous avons tous en nous l’essence du Bouddha… D’un autre côté, je ne crois pas que nous soyons tous fait pour la vie monacale et la vie moderne offre aussi de belles perspectives d’illumination…
– Vous voulez dire de stress !
– Dans une certaine mesure, bien sûr, mais attention à la manipulation ! Dans quelle mesure le développement personnel n’est-il pas devenu en effet le développement du personnel ? Sous un aspect humaniste, sa finalité ne serait-elle pas d’entériner l’état des choses : se changer afin de ne pas changer le système ? Le double message: «cessez de vous plaindre, prenez-vous en charge» et «travaillez, enrichissez-vous», laisse en effet peu de place pour la réflexion du monde et l’action contestataire. Tout occupé à sa «gonflette narcissique», l’homme deviendrait, au mieux, un acteur du système, au pire, un incapable conscient de sa médiocrité et trop complexé pour oser hausser le ton…
– Tant qu’il continue à consommer…
– En effet. La nature a peut-être horreur du vide mais le système en a fait son fonds de commerce. Voilà pourquoi je préférerais mettre l’accent sur l’épanouissement ou le contentement personnel. De la même manière, je crois préférable de parler de simplicité volontaire plutôt que de développement durable ou de décroissance. Si l’on souhaite éviter l’hypocrisie ou la dictature, il est indispensable de placer l’homme au cœur de sa propre réflexion : à chacun de décider de son niveau de cohérence entre sa vie et ses valeurs ! A chacun de se convaincre des avantages de l’action écologique ! A mon niveau, j’ai donc une petite voiture que j’essaye d’utiliser le moins possible. J’ai aussi l’électricité et la télévision. Vous voyez, on peut tout à fait militer en faveur de l’environnement sans avoir besoin de se faire pousser les poils… La question est de savoir, individuellement, jusqu’où nous souhaitons ne pas aller trop loin…
– Et votre réponse ?
– La solution réside dans la modération, dans la simplicité volontaire dont je parlais et qui fait la force des véritables épicuriens. Ne plus accumuler les objets et les insatisfactions mais retrouver le goût des fondamentaux, jouir davantage de moins de choses. Moins par moins, ça fait plus et il n’y a rien de tel pour manifester sa force de caractère que d’arriver à dire «non !» aux tentations. Evidemment, cela suppose de réussir à s’accorder le temps de la réflexion, d’arriver à prendre ne serait-ce que cinq minutes par jour pour échapper à la pesanteur des manipulations. Le système n’a aucun intérêt à la lib’airté des individus, vous savez : c’est lorsque nous moutonnons que nous consommons le plus ! Mais le pire n’est pas une fatalité : la prise de conscience et le nombre de citoyens «éveillés» ne cessent de croître. Du coup, la sortie de la caverne n’est plus forcément synonyme de solitude…
– Revenons-en si vous le voulez bien aux thèmes de votre livre, proposa le journaliste. Vous dénoncez la voiture comme symbole de liberté. N’est-ce pas pourtant un formidable moyen d’évasion ?
– Il y a loin entre la liberté et la lib’airté, répliqua Hélène, et la voiture m’apparaît, tout au moins en ville, plutôt comme un moyen d’éviter l’invasion. En voiture, on cherche surtout à éviter l’autre. Malheur à celui qui ose me frôler de trop près ! Avez-vous noté comme nous étions agressifs en voiture, comme si le fait d’être motorisé et cuirassé nous faisait mécaniquement déraper vers nos pulsions les plus primaires… Les jeunes de Mai 68 avaient peut-être raison lorsqu’ils disaient que la voiture, ça rendait con !
– C’est vieux tout ça…
– Oui et en vieillissant, le «jouir sans entrave» s’est transformé en «consommer sans entrave» et la voiture en symbole de la société de consommation. Une société qui roule tellement sur le capot qu’un piéton est insidieusement devenu «un automobiliste qui a trouvé le moyen de garer sa voiture.»
– La voiture offre la liberté de partir où l’on veut, quand on veut, avec qui on veut !
– Drôle de liberté que celle de s’attacher et de porter son attention sur des panneaux d’interdictions afin d’éviter l’accident ou l’amende, vous ne trouvez pas ? Je vous signale aussi qu’il faut presque six mois de travail à un employé pour payer les frais annuels de sa voiture ! Au lieu de liberté, je parlerai donc plutôt d’aliénation : le système nous vend la voiture comme un rêve alors qu’il s’agit d’un cauchemar, d’une drogue dont il est devenu très difficile de se passer…
– Comment faire, alors, pour décrocher ?
– Il s’agit là encore d’aller au-delà des apparences. S’il existe des voitures magnifiques, toutes recèlent sous leur capot le même mécanisme infernal. Le sevrage à l’automobile est difficile car les tentations sont multiples mais les patchs “embouteillages” ou “vélo gratuit” vont dans le bon sens, en attendant la mesure suprême : l’interdiction des voitures en centre-ville qui permettra de libérer les infrastructures pour les transformer en espaces verts, en jardins potagers ou en appartements à prix modérés. Si l’on offre aux citoyens la possibilité de se réapproprier l’espace public, vous verrez comme la vie deviendra vite plus respirable !
– Passons aux grandes surfaces, enchaîna le journaliste : que leur reprochez-vous exactement ?
– Rien de moins que d’être au cœur du système ! D’où croyez-vous que provienne la tyrannie des prix bas qui a foutu l’emploi et la qualité de l’alimentation en l’air ? Comment voulez-vous qu’il y ait en effet des prix bas sans coûts bas ? Coups bas à l’égard des fournisseurs, des salariés et de la qualité, mais aussi coups bas vis-à-vis de la concurrence, une petite société pouvant difficilement s’aligner sur les centrales d’achat…
– Le pouvoir d’achat est une préoccupation essentielle des français…
– A juste titre mais quel pouvoir avons-nous lorsque nous achetons des produits bas de gamme sous l’influence de la pub ? Ne vaudrait-il pas mieux mettre en avant les produits sains au juste prix ?
– Encore faut-il pouvoir se le permettre, objecta le journaliste. Tout le monde n’a pas le privilège d’être un bobo créatif…
– Oui, c’est vrai, j’oubliais : les gadgets électroniques et les logos sont indispensables mais les produits frais toujours trop chers… Mais quelle que soit la part réservée à l’alimentation dans le budget des ménages, il est de toute manière plus économique de faire ses courses en magasin bio…
– En voilà un scoop !
– Et vous savez pourquoi ? Parce qu’il y a nettement moins de tentations dans ce type de magasins ! Vous prenez ce dont vous avez véritablement besoin et vous sortez, conseils en prime !
– Moins de tentations mais donc aussi moins de choix…
– Parce que vous pensez vraiment avoir le choix devant une centaine de références ? Trop de choix étouffe le choix et justifie le marketing : pousser les consommateurs vers un produit plutôt qu’un autre…
– Vous n’allez donc jamais en grande surface ?
– Il faut toujours se méfier des généralités, répondit Hélène avec un petit rire. Evidemment, il m’arrive de me perdre entre les rayons. Il faut bien varier ses expériences ! Je vais aussi vous faire une confidence : j’adore manger de temps en temps au fast-food ! J’ai à nouveau faim une heure plus tard mais je me suis offert ma petite transgression…
– Vous n’êtes donc pas végétarienne ?
– Mais si ! Je vais au fast-food pour commander une salade avec une eau minérale et un sachet de fruits prédécoupés. Pas vous ?
– Vous vous foutez de moi…
– Pas plus que les publicités… Sérieusement, je crois important de ne pas tomber dans le foodamentalisme. Que l’alimentation soit notre première médecine, c’est une évidence, mais le plaisir de la table a également son importance et stresser en face de son assiette serait complètement contreproductif. Tout est finalement question d’accumulation, de dosage: «Tout est poison, rien n’est poison», comme disait Paracelse. Reste à savoir si nous n’avons pas d’ores et déjà dépassé la dose maximale de chimie tolérable par nos organismes…
LA RECOMPENSE
Veltrouil s’était fait discret depuis son interview avec Hélène, trois mois plus tôt.
Les médias retransmettaient bien les résultats des négociations avec le Teessmy mais rien ne semblait susceptible de stopper les opérations d’un Veltrouil intraitable en affaires. 73,2% des sondés furent donc surpris d’apprendre son intention d’établir avec les Terriens une entente plus cordiale. Pour 57,3% des personnes interrogées, Hélène devait encore y être pour quelque chose…
Veltrouil annonça la nouvelle lors d’un nouveau passage à l’antenne, «sans publicité, svp», comme il s’amusa à préciser. De toute évidence, son arrogance était intacte…
«Mes chers partenaires,
Vous avez au cours de ces semaines manifesté un vrai esprit de coopération : grâce à vous, jamais l’air que nous captons – et que vous respirez – n’a été aussi riche en oxygène !
Il vous reste évidemment un long chemin à parcourir mais nous avons déjà pu observer de réels progrès :
Vos agences de voyages ont par exemple mis un terme à la promotion des week-ends en amoureux à l’autre bout de la planète. C’est formidable : vous allez enfin cesser de vous envoyer en l’air à la légère !
Le flux migratoire observé en direction des campagnes va également dans le bon sens : votre agriculture va être obligée de revoir ses méthodes productivistes ! Je vois mal en effet vos citadins accepter longtemps le risque des pesticides ou l’odeur des élevages industriels… Déjà que les coqs, à ce qu’on m’a dit, agacent les nouveaux venus…
Autre bonne nouvelle, continua Veltrouil : vos abeilles semblent prêtes, elles aussi, à se réinstaller à la campagne ! Félicitations : votre survie est assurée pour quelques années supplémentaires…
Et ce n’est pas tout ! L’agriculture biologique étant désormais plébiscitée, votre gouvernement s’est enfin décidé à imposer un moratoire sur vos fumeux OGM. Il était temps ! Leur dissémination dans les champs et les assiettes commençait à nous inquiéter.
Au niveau local, la taxation des ordures selon le principe du «jeteur-payeur» a permis d’encourager le recyclage des déchets, la pratique du compost et la restriction des emballages. Du coup, vos fabricants d’électronique ont rallongé la garantie de leurs appareils et offrent à nouveau de vrais ateliers de réparation. De belles économies en perspective !
Enfin, et je terminerais par cela, j’ai été surpris de voir la vitesse avec laquelle vos industriels se sont adaptés à vos nouvelles exigences de consomm’action. Il n’y a par exemple presque plus aucun jouet cancérigène dans les rayons de vos magasins. Ce sont vos enfants qui vont être contents !»
Veltrouil marqua une pause pour respirer avant de reprendre, sur un ton plus grave :
«D’aucuns considèreraient que vous n’aviez pas le choix ou que vous agissiez dans votre propre intérêt. J’estime que tout ceci mérite néanmoins récompense.
Après concertation avec mon gouvernement sur Xispasnète, nous avons décidé de vous fournir en pilules Samipanic !
La pilule Samipanic, expliqua le visiteur en présentant à la caméra une petite gélule au bleu translucide, est l’offre de notre civilisation à la vôtre. Avec elle, vous ne nous considèrerez plus comme de simples « asphyxieurs ».
Dorénavant, nous entendons payer l’air de votre planète à sa juste valeur… et la juste contrepartie de l’air, c’est évidemment la santé, reprit le visiteur avec un petit sourire. Cette pilule va vous permettre, pour peu que vous respectiez la posologie, de rester en excellente santé !
Maintenant entendez moi bien : il ne s’agit pas là d’une opération comment dîtes-vous, ah oui… humanitaire… Non, il s’agit d’un troc : en échange d’un air de bonne qualité, vous recevrez des pilules. Plus d’air, plus de pilules ! Et c’est bien dommage car sans air… nous mourrons tous, n’est-ce pas ?
Cette pilule permet à ma race de vivre l’équivalent chez vous de 250 ans. Elle n’aura toutefois pas ici la même efficacité : votre organisme est encore trop saturé de produits toxiques…
Néanmoins, elle fera petit à petit son effet et les enfants de vos enfants pourront avec elle espérer atteindre les 120 voire les 130 ans. Sans problèmes de santé majeurs !
Trois précisions toutefois. Premièrement, nous avons constaté chez vous la présence de plusieurs maladies chroniques. Vous les appelez, je crois, « maladies de civilisation » Pour toutes ces maladies, notre pilule ne sera pas efficace. Elle ne provient pas de la même civilisation et nous avons les maladies que nous méritons, n’est-ce pas ?
Deuxièmement, la pilule ne sera pas non plus efficace contre les maladies que vous nommez génétiques. Malgré notre apparence presque identique, nos études ont révélé que nous ne partagions que 99% de vos gênes. Pour prendre un exemple, il y a la même différence entre nous qu’il y en a entre vous et les singes bonobo… A chacun sa nature, n’est-ce pas ?
Troisièmement et même si ce n’est pas dans vos habitudes de parler des effets secondaires de vos remèdes, je crois nécessaire de vous prévenir : la pilule n’a aucun effet négatif prise isolément mais nous n’avons pas été capables de mesurer son interaction avec vos autres médicaments. En l’absence de tests, le principe de précaution s’applique !
En d’autre termes : si vous êtes en ce moment malade et sous traitement chimique, vous ne devrez en aucun cas prendre la pilule. Je dis bien : en aucun cas ! Le mélange de principes hautement actifs avec des substances synthétiques pourrait être fatal…
Attendez d’être sevré de tous vos médicaments et d’être bien portant pour commencer notre méthode. De toute façon, la pilule ne guérit pas. Elle évite… de tomber malade ! »
LA PILULE
Les promesses n’engagent, paraît-il, que ceux qui y croient.
Si Veltrouil avait annoncé qu’il fournirait les citoyens en pilules, il s’était bien gardé de préciser pendant combien de temps…
Une fois les tests d’innocuités réalisés – la pilule ne présentait effectivement aucun effet secondaire – les Français s’étaient précipités dessus. Pour 76% des sondés, une technologie aussi sophistiquée ne pouvait être que bénéfique !
Et effectivement, durant un temps, les maladies reculèrent. A raison d’une pilule par jour, des millions de bien portants demeurèrent bien portants.
Les malades continuèrent en grande majorité à être malades mais il y eut aussi quelques guérisons spectaculaires. Des milliers de personnes avaient en effet bravé les mises en garde et consommé la pilule en mélange ou en substitut de leur propre médication.
Aucune maladie médicamenteuse ne fût heureusement à déplorer. Au contraire, des centaines de personnes se trouvèrent soudain bien mieux. Ces cas furent immédiatement montés en épingle par les médias et la pilule Samipanic acquis vite la réputation de « pilule du bonheur ».
En l’espace de quelques semaines, 85% de la population prenait la pilule. Le stock initialement mis à disposition fût bientôt épuisé…
Veltrouil redemanda alors l’antenne et tint le discours suivant :
« Chers Partenaires,
Je vous avais généreusement offert la pilule Samipanic en vous précisant qu’elle n’était pas destinée aux malades mais aux personnes en bonne santé.
Me basant sur votre consommation de médicaments, je n’avais tablé que sur 30% de bien portants au maximum : ceux qui ne prenaient aucun cachet, aucune gélule, aucun traitement d’aucune sorte. Le stock de pilule était adapté en conséquence.
Or, en dépit de mes recommandations, vous vous êtes goinfrés de pilules et aujourd’hui, je ne dispose plus de suffisamment de stock pour tous les bien portants. Vous n’êtes décidément pas raisonnables !
Après mûres réflexions, j’ai donc décidé d’organiser un concours pour l’attribution des pilules restantes. En voici les modalités :
- Le concours Samipanic est ouvert à toutes les personnes âgées de 16 à 75 ans, sans obligation d’achat.
- Les personnes désirant participer devront remplir un questionnaire et répondre à la question suivante : « Combien le mot Samipanic comporte-t-il de lettres ? »
- Le but du concours est double : soit être dans la meilleure forme physique possible, soit avoir le plus progressé sur le chemin de la santé. La répartition entre ces deux groupes de gagnants sera de 50/50.
- Des tests médicaux seront réalisés d’ici 6 mois afin de sélectionner les 500 000 gagnants.
- Les gagnants se verront remettre un stock de pilules suffisant pour vivre centenaires.
A votre santé ! »
LE CONCOURS
Dans la semaine qui suivit l’annonce, les contres effets de l’absence de pilule commencèrent à apparaître : des personnes habituellement en bonne santé tombèrent brusquement malades tandis que la plupart des anciens malades retombèrent dans l’affliction.
Il y eut donc foule sur le net afin de récupérer le questionnaire : la santé, qui n’avait pas de prix, devenait enfin un prix !
Le questionnaire était relativement détaillé et comportait une vingtaine de questions : l’état civil mais aussi le niveau de revenus, la profession, les mensurations précises, les habitudes alimentaires et tabagiques, la pratique ou non d’un sport, sans oublier les maladies ou hospitalisations antérieures… Un vrai questionnaire d’assurance !
Un dossier séparé présentait ce que les Teessmy considéraient comme un état optimal de santé : « Un état complet de bien-être physique, mental et social » Rien que ça ! Ces satanés « blancs-becs » étaient vraiment des malades de la santé !
Suivaient quelques données et précisions :
- La santé physique n’est pas associée à des performances de haut niveau mais à la préservation de son organisme sur la durée ainsi qu’à l’absence de substances toxiques ou dopantes dans le sang.
- La santé physique n’est pas nécessairement l’absence continue de maladie mais la rapidité avec laquelle l’organisme se débarrasse naturellement des agents pathogènes.
- La santé mentale se caractérise moins par un état de bonheur ou d’euphorie perpétuelle que par une bonne capacité de résistance au stress et aux aléas de l’existence.
- La santé mentale suppose une cohérence entre la vie que l’on mène et ses valeurs fondamentales.
- La santé mentale et sociale suppose des relations basées sur le respect et l’écoute mutuels.
- La santé sociale n’est pas associée à un haut niveau de revenus ou de confort matériel mais à la réalisation de ses rêves et projets personnels.
- La santé physique, sociale et mentale suppose de se sentir utile, apprécié et aimé.
De nombreuses personnes avaient été tentées de maquiller un peu la vérité – en se faisant notamment passer pour plus malades ou plus malheureuses qu’elles ne l’étaient vraiment – mais une phrase en bas de page les aida vite à retrouver la voie de l’honnêteté :
« Je déclare sur l’honneur que ce qui précède est conforme à la vérité. En cas de doute, des tests médicaux et des contrôles administratifs pourront être entrepris. Toute fraude sera punie selon les normes Teessmy en vigueur. »
Personne n’eut la curiosité de demander des précisions…
LE CHANGEMENT
La participation au concours dépassa tous les records des habituelles loteries: au contraire de trop d’argent trop vite, il n’y avait que des avantages à être en bonne santé !
Les malades se mirent à rêver d’une vie meilleure tandis que les biens portants optimistes, ceux qui faisaient naturellement confiance à leur organisme, se dirent qu’ils pourraient toujours donner les pilules à leurs amis ou les revendre sur internet. Sur les sites de vente aux enchères, la pilule valait déjà plusieurs dizaines d’euros… risques de contrefaçons en prime !
Bref, tout le monde tenta sa “chance”… et l’émulation fit le reste !
Des poumons transis de fumée émergèrent ;
Des esprits accros aux drogues renoncèrent ;
De célèbres sportifs ralentirent l’allure ;
Des coach potatoes ressortirent leurs chaussures.
Des malhonnêtes rectifièrent leur chemin ;
Des ennemis jurés se serrèrent la main ;
Des politiciens répondirent aux promesses ;
Des tyrans, même, mirent fin aux bassesses.
Des hommes, des femmes devinrent plus joyeux ;
Des adolescents trouvèrent grâce à leurs yeux,
Le moyen de changer un système inhumain,
En une société qui croit aux lendemains.
Aux articles de mode aux photos retouchées,
On préféra le vrai, ce qui peut se toucher.
Adieu cosmétique, tyrannie du paraître.
Les masques hypocrites, on les fit disparaître!
A la course aux podiums, aux Stars Académies
On préféra la marche en compagnie d’amis.
Adieu perfection, tyrannie de la force.
Mon humanité est ce qui me renforce !
A la sotte luxure et au bling-bling clinquant,
On préféra l’amour, les discours élégants.
Adieu superflu, tyrannie de la richesse.
On est riche de soi et de tout ce qu’on laisse.
A la montre, au chrono, aux instants éphémères,
On préféra le temps, le rythme de la terre.
Bye bye vitesse, tyrannie de l’urgence.
Il est plus important de bien mener sa danse !
Aux mauvaises nouvelles et précipitations,
On préféra au bien porter son attention.
Adieu catastrophes, tyrannie du malheur.
Le soleil brille haut et fait pousser les fleurs !
Vis à vis des enfants, un programme ambitieux :
Formations minimales et rythme respectueux.
Notes et classements devinrent secondaires
Quand l’épanouissement s’inscrivit au scolaire.
D’un travail tripalium, on finit par passer,
A des emplois de rêves où nul n’est stressé.
Enthousiasmes, passions, énergies se mêlèrent,
Et des milliers de gens un emploi se créèrent.
Un vent de courage, de solidarité,
Submergea le pays jusque dans les cités ;
Des initiatives partout se développèrent.
Pour aider les plus faibles à vaincre la misère.
Et comme en parallèle toute pollution.
Devint soudain l’objet de la législation.
Les causes et les effets furent optimisés
Pour rendre la santé, pour revitaliser !
LA PIERRE DE SOUPE
Six mois plus tard, comme annoncé, Veltrouil demanda à nouveau la parole.
« Chers Partenaires,
J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer.
La mauvaise : je n’ai pas obtenu un stock suffisant de pilules Samipanic pour les gagnants du concours. En conséquence de quoi le concours est annulé ! »
La colère gronda dans les foyers : Veltrouil s’était à nouveau moqué d’eux ! Ce qui exaspéra le plus les téléspectateurs, c’est qu’il ne faisait pas même semblant de s’excuser. Ce « sale blanco » avait au contraire l’air de beaucoup s’amuser…
Avant de vous annoncer la bonne nouvelle, continua le Teessmy, permettez-moi de vous conter une histoire :
Il était une fois, un voyageur qui allait de village en village, d’auberge en auberge pour rencontrer les gens et se réchauffer de chaleur humaine.
Comme il était sans le sou, il comptait, pour souper, sur la générosité de ses hôtes… Sur leur générosité… et sur sa pierre de soupe magique !
« Cette pierre magique a le pouvoir de transformer toute eau en une soupe délicieuse, annonça-t-il ! J’ai juste besoin d’une marmite d’eau sur le feu. »
La curiosité des badauds éveillée, on s’attela à préparer un grand chaudron d’eau que l’on plaça dans l’âtre de la cheminée. Le voyageur attendit que l’eau soit chaude pour y disposer délicatement sa pierre.
Après plusieurs minutes passées à remuer l’eau tout en psalmodiant une formule incantatoire, le voyageur goûta le breuvage :
– Umh, pas mal dit-il, mais cela manque sans doute d’un peu de légumes… Peut-être auriez-vous cela en cuisine Monsieur l’aubergiste ?
– Tout à fait, répondit ce dernier et il s’empressa de rajouter tomates, carottes et petits oignons.
– Est-ce prêt maintenant s’impatientèrent les convives ?
– Laissez-moi goûter, fit le voyageur. Oui, c’est bien ce que je pensais : ce serait encore mieux avec quelques morceaux de lard.
– Il m’en reste un bout chez moi, dit l’un des attablés. Je vais le chercher !
– Est-ce enfin prêt demanda le cuistot ?
– Juste un instant, reprit le voyageur. Oui, cette fois, je crois que c’est prêt. Il faudrait juste un soupçon de sel et d’aromates…
Et en effet, tous furent surpris de boire une aussi délicieuse soupe : la pierre était belle et bien magique !
Voici maintenant la bonne nouvelle, reprit Veltrouil : aucun d’entre-vous n’a besoin de pilule ! Grâce à un air plus riche et à une alimentation plus saine, grâce à une meilleure hygiène de vie, grâce à des rapports sociaux apaisés et à une moindre compétition, grâce enfin à l’éveil de votre enthousiasme et de votre solidarité, une grande majorité d’entre vous a retrouvé le chemin de la Santé !
La pilule Samipanic, c’est la pierre de soupe de l’histoire ! Vous avez cru en l’efficacité d’une technologie extra-terrestre alors que c’est vous qui avez fait tout le travail !
Evidemment, vous auriez pu trouver si vous vous étiez penché sur l’anagramme du nom de la pilule, comme je vous l’avais suggéré en vous demandant de compter les lettres : Samipanic c’est Micas Pani en latin, c’est à dire mie de pain. Jean Corvisart, le médecin personnel de Napoléon Ier, avait donné ce nom à un remède placebo de son cru…
C’est aussi un clin d’œil à un ami : tu vois Sam, tu avais tort de paniquer, ça c’est très bien passé !
Quand à ma planète, Xispasnète, cela donne… « N’existe pas » !
Est-il nécessaire de préciser que nous n’avons pas non plus pompé le moindre atome d’oxygène au dessus de l’Amazonie ?
LES EXPLICATIONS
Les révélations de Veltrouil mirent la population en émoi. La supercherie était énorme et exigeait des moyens considérables. Qui avait pu organiser un canular pareil ?
Tous connaissaient évidemment l’adage selon lequel «plus c’est gros et plus c’est crédible» mais tous s’interrogèrent néanmoins sur leur naïveté à gober un truc aussi fou.
Veltrouil organisa dès le lendemain une conférence de presse. Il y arriva en habit de Teessmy et sous bonne protection : sa petite plaisanterie n’avait pas été du goût de tout le monde…
– Qui êtes-vous et pourquoi avez-vous fait cela, commença un journaliste ?
– Mon nom de famille est l’anagramme de Veltrouil. Cela donne Trouville dans le bon ordre… Jean-Jacques Trouville.
Il y eut aussitôt un «Oh !» dans l’assistance. Jean-Jacques Trouville était un milliardaire excentrique bien connu, un ancien dilettante reconverti dans l’écologie. Héritier unique du conglomérat Trouville, il avait deux ans plus tôt décidé de démanteler une partie de ses affaires pour se consacrer à des activités «moins nuisibles pour la planète.» Voilà donc où était passé l’argent !
Pourquoi avoir fait cela, reprit Jean-Jacques ? Mais afin de créer un électrochoc et une prise de conscience, bien sûr ! Une croissance infinie est impossible dans un monde fini !
– D’accord, dit le journaliste, mais il y a d’autres moyens pour faire passer ce genre de messages : des colloques, des pactes écolos, des Grenelle de l’environnement… Pourquoi donc cette débauche de moyens et d’énergie ?
– Parce qu’une petite expérience vaut mieux qu’un long discours, cher Monsieur. Tant que la catastrophe n’a pas eu lieu, nous avons tendance à ne pas la tenir pour possible ! On considère que la prise de conscience est récente mais je voudrais vous rappeler que la sonnette d’alarme a été tirée il y a plus de 50 ans déjà ! Voici par exemple le titre d’un article du journal Le Monde daté du 1er février 1957 : «Notre santé en péril ?»
Or qu’avons-nous fait depuis les années cinquante ? Nous avons explosé notre consommation de produits polluants et de gadgets ! Nous avons déserté la campagne nourricière pour nous parquer dans des villes ou des cités dortoirs déshumanisées. Comment voulez-vous ne pas péter les plombs quand vous vous retrouvez dans le bruit, la violence et la grisaille de blocs de bétons ?
En vingt ans, nous avons multiplié par deux les cas de cancers, d’allergies, de stérilité, d’obésité ! N’est-ce pas la preuve que le blabla n’était pas efficace ?
«Qui veut faire quelque chose trouve un moyen. Qui ne veut rien faire trouve une excuse !» dit un proverbe arabe. Cette mise en scène nous a paru le meilleur moyen de changer les règles du jeu de la société…
– Pourriez-vous nous en dire plus sur ce «nous» ?
– Je suis un simple Acteur d’une organisation militant pour changer le système. Elle n’a pas officiellement de nom mais certains d’entre-vous ont dû entendre parler du Mendiant ou du Petit Livre Bleu…
Il y eu à nouveau un mouvement de surprise.
– Y aurait-il un lien avec le Petit Livre Vert d’Hélène, s’empressa de demander un journaliste.
– Ce n’est pas la même couleur, répondit Jean-Jacques avec un sourire. Le Petit Livre Bleu contient les dix Règles de vie… La huitième règle, par exemple, me semble tout à fait de circonstance :
La liberté de refuser,
L’idée d’être manipulé.
Sur les questions, y réfléchir,
Les opinions, n’y point souscrire.
Cela le sage l’a écrit :
La vérité est un défi.
– Mais enfin, quel rapport entretenez-vous avec Hélène Loutrevil, insista le journaliste.
– Un rapport très courtois : Hélène est ma femme. Elle aussi fait partie de l’organisation et Loutrevil est également l’anagramme de Trouville…
La surprise fit place au brouhaha et il fallut dix bonnes minutes avant qu’une autre question – celle que tout le monde attendait – puisse enfin être posée :
– Comment vous y êtes vous pris pour mettre en place votre mystification ?
– Cela a surtout nécessité un gros travail de lobbying auprès des politiques et des média afin de garantir un bon relais de nos images numérisées et de nos pseudo données scientifiques, reprit Jean-Jacques. Sur internet, de nombreux articles ont rapidement dénoncé le canular. Il nous a fallu faire vite pour contacter les auteurs et leur expliquer notre démarche. La plupart ont compris nos motivations et accepté de se taire… Nous tenons ici à les en remercier. Quelques-uns ont préféré continuer à promouvoir la vérité mais, noyés dans les médias officiels, leurs articles n’ont évidemment pas réussi à toucher le grand public… comme d’habitude !
– Et à l’étranger ?
– Nous n’aurions pas pu organiser cette opération sans le soutien des pays d’Amérique du Sud, qui ont été ravis de jouer cette «petite farce» à l’Occident. Les pays du sud en avaient assez, voyez-vous, d’être siphonnés de leurs richesses au profit des multinationales ou des voitures occidentales. Mettre l’accent sur l’air était aussi pour eux une manière de renverser les valeurs traditionnelles : du point de vue de la vie, les pays qui abritent l’Amazonie sont les plus riches de la planète !
– Mais comment expliquez-vous que les journalistes, aient ainsi cautionné vos mensonges ?
– Vous voulez dire ceux qui étaient au courant ? Mais peut-être parce qu’ils y étaient déjà habitués ! Nombre de sujets et de débats d’importance passaient déjà en toute impunité à la moulinette du business. Vous en avez eu un aperçu lors de ma fausse interview avec Hélène… La pensée unique était devenue à ce point tyrannique que tous les journalistes que nous avons contacté ont professionnellement accepté de nous soutenir.
Quant aux propriétaires des médias, ils étaient ravis : vous aviez déjà vu, vous, des images aussi sensationnelles ? C’était quand même autre chose que la créature de Roswell ! Tant que l’audience et la publicité continuaient de rentrer, nous étions bien tranquilles…
Et quand la manne a commencé à se tarir, continua Jean-Jacques, il était trop tard : même s’ils avaient découvert la vérité, ils leur aurait été difficile de dire à leur public : «Au fait, ça fait des mois que l’on vous raconte n’importe quoi.» Il y a des limites à ce que le «temps de cerveau disponible» peut accepter!
– Et au niveau du gouvernement et des politiques ?
– Nous y avions aussi quelques Acteurs clés. Rappelez-vous l’état d’esprit de la population avant le début de notre opération. Chacun sentait bien, au fond de lui, que quelque chose ne tournait pas rond… Plus ou moins consciemment, nous étions tous dans l’attente de l’événement qui nous libérerait enfin du système. Les hommes politiques comme les autres ! Peut-être même plus que les autres puisqu’ils étaient souvent montrés du doigt au prétexte du «tous pourris !»
Comme les autres, les politiques étaient victimes de manipulations. A grand coup de «c’est la mondialisation !», on leur avait fait croire qu’il n’y avait pas d’alternative à la loi de la jungle.
Nous leur avons prouvé le contraire ! Libérés du poids du système, ils ont été ravis de pouvoir enfin œuvrer à l’intérêt collectif. Regardez comme ils ont été rapides à légiférer contre les pollutions, dès qu’ils ont perçu qu’ils bénéficiaient du soutien de la population ! Toute notre stratégie reposait sur la question suivante : «Que se passera-t-il si les consommateurs refusent en masse tel ou tel produit ?»
Et bien maintenant, nous le savons : sans achats, le système fait faillite ! Les consommateurs ont privé le système de son énergie : c’est par l’argent et le vouloir d’achat que nous avons vaincu !
LE «BLANCDIT»
La conférence de presse se déroulait dans une atmosphère tendue mais studieuse. La colère des uns avait pour le moment été masquée par la curiosité de la multitude. On voulait comprendre avant de juger.
– Comment expliquez-vous a posteriori ce soutien populaire, questionna un journaliste ?
– Très simple, répondit Jean-Jacques. Nous ne nous sommes pas contentés d’informer et d’expliquer pourquoi la pollution était néfaste. Nous n’avons pas infantilisé les citoyens sur le mode du «polluer, c’est pas bien !» Nous avons illustré le comment en plaçant les citoyens devant un terrible danger : des extra-terrestres venaient exploiter l’air comme une vulgaire nappe de pétrole ! Tout d’un coup, la menace est devenue concrète et il y a eu urgence. Cela a suffit pour que les citoyens entraînent les hommes politiques dans l’action.
– Il y a aussi eu les multiples interventions d’Hélène…
– En effet. Il était important qu’une Terrienne attire spontanément la sympathie. Je représentais le danger, elle l’espoir. J’étais le méchant quand elle jouait à l’héroïne… J’ai été surpris de voir combien de citoyens y sont devenus accros…
– Mais comment expliquez-vous les troubles respiratoires alors que vous ne touchiez pas à l’air ?
– Avez-vous mal quelque part ? demanda Jean-Jacques.
– Pardon ?
– Avez-vous mal quelque part ? J’aimerais que vous vous concentriez tous un instant sur votre corps… Alors ? Qui ressent la moindre douleur, le moindre inconfort physique ?
Quelques personnes osèrent lever la main.
Si nous nous concentrons sur notre corps, nous percevrons toujours quelque chose de désagréable, expliqua Jean-Jacques. Les images et les sondages que nous avons fabriqués ou commandés donnaient à penser qu’il y avait un problème avec l’air. Comme c’était effectivement le cas du fait des multiples sources de pollution, il était logique que de nombreuses personnes réagissent à la suggestion.
Les guérisons ont relevé de la même règle : une personne intimement persuadée du pouvoir d’une substance aura une meilleure probabilité de rétablissement. C’est aussi peut-être le principe des “miracles” qui se produisent parfois à Lourdes ou dans d’autres lieux chargés de spiritualité. L’esprit humain peut beaucoup de chose. « L’homme est ce qu’il croit » disait Anton Tchekhov. Malheureusement, il est souvent bien loin de croire tout ce qu’il est…
– Et ces affirmations sur l’efficacité de la pilule, le fait qu’on allait vivre jusqu’à 120 ou 130 ans ?
– Pour les enfants de nos enfants, ces chiffres sont réalistes. N’oubliez pas que nous gagnons un trimestre d’espérance de vie tous les ans. Vivre centenaire est tout à fait à notre portée !
– N’y avait-il pas un risque lorsque des malades ont arrêté leur médication ?
– En effet et c’est bien pourquoi j’avais précisé qu’il ne fallait pas prendre la pilule tant que l’on était souffrant ! J’avais aussi précisé que les pilules n’étaient pas efficaces contre les maladies graves : nous ne tenions absolument pas avoir des morts sur la conscience…
Un homme se leva brusquement au deuxième rang et empoigna la parole : « Je vous écoute depuis maintenant une heure et je trouve sidérant que vous ayez comme ça décidé unilatéralement de ce qui convenait au monde… Vous dites dénoncer les manipulations mais vous en montez une énorme. Bonjour le grand écart ! Vous êtes schizophrène ou quoi ?»
La violence de l’attaque donna un coup de fouet à l’auditoire. Ce fut aussi le signal pour quelques invectives bien senties :
– Vous êtes un fumiste, cria quelqu’un.
– Un «blancdit !» ajouta un autre au fond de la salle, provoquant quelques sourires dans l’assistance.
– Je conçois très bien la colère de certains d’entre vous, répondit calmement Jean-Jacques. Il n’est en effet jamais facile de perdre ses habitudes… surtout lorsque celles-ci sont confortables…
Je réalise, aussi, bien évidemment, qu’une telle opération puisse soulever quelques questions éthiques. Par exemple: est-il juste de dénoncer le système en utilisant les mêmes armes que le système ? La fin justifie-t-elle les moyens ?
A titre personnel et dans le cas présent, je répondrais que oui, à partir du moment où il n’y a pas eu violence et dans la mesure où nous finissons par tout révéler.
Oui, en effet, nous vous avons manipulés, continua Jean-Jacques en haussant le ton, mais il y avait non-assistance à planète et à organismes en danger et nous vous expliquons maintenant comment et pourquoi !
Nous aurions très bien pu vous laisser croire à l’existence des Teessmy et disparaître au bout d’un certain temps. J’y aurais gagné en tranquillité et Hélène se serait retrouvée dans la posture de la valeureuse lib’airatrice…
Mais quoi ? Quel aurait été l’intérêt de vous laisser avec la peur d’une possible invasion future, dans la crainte d’une menace étrangère. Voilà ce qui aurait été monstrueux !
En vous révélant les tenants et les aboutissants de notre opération, nous prenons évidemment le risque, Hélène et moi, de passer pour des «blancdits», comme vous dites, mais nous vous donnons matière à réflexion. Vous serez plus libres qu’avant notre arrivée car vous aurez enfin la possibilité de comprendre les rouages d’une manipulation d’envergure !
Je voudrais aussi rappeler que, si nous avons bien suggéré quelques mesures à prendre, nous ne sommes jamais intervenus directement dans la promulgation des lois. Tout ce qui a changé l’a été à la demande des citoyens et c’était là une belle démonstration de démocratie !
Cela ne vous plaît pas de passer pour des naïfs ? Cela se conçoit, mais rappelez-vous ce que disait Socrate : «Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien !» Une petite leçon d’humilité, croyez-le bien, ne fait jamais de mal sur le long terme…
Quand à vous, Monsieur, reprit Jean-Jacques en s’adressant à la personne du deuxième rang, toujours debout et en train de gesticuler, si vous vouliez bien vous présenter, je pourrais peut-être répondre plus directement à vos remontrances ?
– Robert Dupimol, PDG des laboratoires Médic. Je vous signale que vos conneries ont entraîné l’arrêt de nos recherches. A cause de vous, de nombreuses maladies ne pourront pas être soignées !
– Oui, bien sûr, je comprends, reprit Jean-Jacques, l’air faussement attristé. Si vous me le permettez, j’aimerais dire trois choses à propos de votre industrie. Premièrement, nous ne nous sommes jamais opposés aux médicaments. Simplement à leur utilisation abusive et Dieu sait que vous en avez abusé. La meilleure preuve ? Les citoyens n’ont jamais été aussi bien portants que depuis qu’ils limitent la consommation de vos substances chimiques !
Deuxièmement, vous savez fort bien que vos labos n’ont quasiment rien trouvé de significatif au cours de ces vingt dernières années et que vous investissiez davantage en frais de marketing qu’en frais de recherche ! Inventer de nouvelles maladies a toujours été plus simple et plus rentable…
Enfin troisième et dernier point, sans doute le plus important : vous avez démontré dans le passé que vous vous fichiez comme d’une guigne du bien-être des malades ! Comment expliquer sinon que rien de significatif n’ait été entrepris pour lutter contre le paludisme ou que vous ayez menacé l’Afrique du Sud d’un procès lorsqu’elle a voulu soigner ses malades victimes du Sida ?
Comment faire confiance à des financiers pour soigner la planète ? Pour ma part, je suis favorable à des brevets ouverts et à une coopération internationale pour trouver les remèdes dont le monde a besoin. La santé ne devrait pas être un marché car l’homme, ce n’est pas une marchandise !
– Mais qui êtes-vous donc pour nous donner des leçons de morale ou de philosophie, reprit le PDG. Ça va les chevilles ? Non mais pour qui vous prenez-vous !
– Qui je suis importe peu. C’est mon cheminement qui est intéressant, répondit Jean-Jacques. Si vous le voulez, je peux maintenant vous en dire quelques mots…
LE CHEMINEMENT
Il y a peu de temps encore, je n’aurais pas bougé le petit doigt pour aider la planète, commença Jean-Jacques. Certaines de mes sociétés étaient extrêmement polluantes mais tant que la loi me le permettait, pourquoi non ? J’avais même reçu de l’argent lors de l’attribution des quotas de CO2 !
Aux brillants financiers qui s’occupaient de mes affaires, je ne demandais que deux choses : qu’ils me foutent la paix et qu’ils augmentent mon capital de 15% par an.
Pourri d’avoir été dans mon enfance trop gâté, inapte au travail, incapable même de faire couler l’eau de mon bain, je m’étais assoupi dans le confort et l’oisiveté…
Je n’ai même pas su réagir lorsque Hélène m’a quitté. A peine ai-je augmenté un peu ma consommation d’alcool… Progressivement, inconsciemment, j’ai sombré dans la dépression…
Et puis, un jour, un mendiant de cette organisation m’est tombé dessus. Il m’a secoué, m’a bousculé, m’a appris à recevoir avec humilité et reconnaissance… et je me suis enfin réveillé !
Le système a l’air terrible, comme ça, vu de l’extérieur, mais c’est en réalité un tigre de papier. Le Mendiant, figure emblématique de la simplicité volontaire, m’a aidé à comprendre que celui-ci ne pouvait pas tourner sans notre soutien et que c’est notre mal-être qui garantissait sa pérennité.
Désormais soucieux de mon bien-être, j’ai décidé d’agir. J’ai commencé par me documenter sur les différents scandales et manipulations et je me suis vite rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’un complot machiavélique mais de la simple exagération d’un défaut très humain : l’avidité !
Lorsqu’en Afrique, par exemple, des sociétés condamnaient des millions d’enfants pour promouvoir leur lait en poudre ou distribuaient des cigarettes à la sortie des écoles, elles ne le faisaient évidemment pas parce qu’elles étaient pilotées par le diable. Elles le faisaient parce qu’il y avait un marché à prendre et que leur rôle était de distribuer le maximum de dividendes à leurs actionnaires. La croissance justifiait les moyens. Avidité.
Même chose avec la malbouffe : les industriels disposaient évidemment des moyens pour offrir de meilleurs produits mais cela aurait été contradictoire avec la recherche de la rentabilité maximale, critère ultime pour la valorisation des stocks-options distribuées aux dirigeants. Alors tant pis pour les consommateurs. Les profits justifiaient les moyens. Avidité encore…
C’est ainsi que durant toute une période, on privilégia la valeur boursière aux investissements productifs. Les financiers portèrent au pinacle des patrons «Cost Killers», des tueurs de coûts qui devinrent tueurs tout court lorsque des salariés se suicidèrent pour cause de harcèlement ou de surcharge de travail.
Moins radical mais tout aussi pernicieux : le gel des salaires poussa les consommateurs à rechercher les prix les plus bas, encourageant du même coup les entreprises à continuer dans la voie de la prédation…
Mais comment assurer les ventes en l’absence de pouvoir d’achat, me direz-vous ? En amont, les publicitaires furent chargés de transformer les citrouilles en carrosses, d’encourager l’avidité des consommateurs et de faire passer tous ceux qui n’avaient pas les derniers gadgets pour de misérables cendrillons.
Dans le même temps, en aval, on favorisa le crédit à la consommation : «Profitez maintenant, payez plus tard. Ça ira mieux demain. Carpe diem ! » Un niveau élevé de chômage et d’endettement assurait la docilité des salariés tandis que la Sécu prenait en charge les somnifères et les séances chez le psy. Le cercle vicieux – qualité, coûts, salaires, prix, moral et santé au plus bas – était enclenché, renforçant inéluctablement le système…
Mais grâce au sursaut des citoyens face à la menace Teessmy, tout ceci appartient désormais au passé !
Il n’y a que deux options lorsque l’on découvre l’étendue des dégâts : soit considérer que l’on n’y peut rien, soit réaliser que l’on peut beaucoup. Le Mendiant m’a aidé à comprendre que je pouvais énormément…
Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de ce projet mais le N°1 de l’organisation. Hélène m’a convaincu d’y investir une partie de ma fortune…
Evidemment, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et il y a eu quelques désagréments… Croyez bien que je le regrette et je tiens ici à m’excuser auprès de toutes nos malencontreuses “victimes”. Prenez mes dévoués financiers par exemple : je viens d’apprendre qu’ils n’avaient pas réussi cette année à atteindre leurs objectifs de rentabilité. C’est triste mais, pour le coup, je vais probablement devoir m’en séparer…
EPILOGUE : LE PROCES
Jean-Jacques et Hélène furent arrêtés à la sortie de la conférence. Les puissants avaient une revanche à prendre et la loi leur fournissait quelques couteaux tranchants.
Accusés pêle-mêle de manipulation, de mensonges, d’abus de titre et d’exercice illégal de la médecine, ils furent emprisonnés à la prison de la Santé.
Des centaines de personnes se pressèrent à leur procès. L’atmosphère était bon enfant et l’on sentait, en particulier vis-à-vis d’Hélène, un vif soutien populaire.
L’audience, qui dura trois semaines, fut l’occasion de décortiquer la plus grande arnaque de l’histoire de l’homme. Mais elle permit aussi d’étaler, à la vue de tous, les méandres du système…
Les avocats des Trouville ne perdirent en effet pas une occasion pour dresser le parallèle entre ce que l’on reprochait à leurs clients et ce que certaines multinationales avaient fait subir aux consommateurs durant des années, notamment via leurs opérations de marketing. Reprochait-on par hasard aux Trouville d’avoir été meilleurs publicitaires ?
Ces arguments firent mouche et le procès des célèbres époux se transforma bientôt en réquisitoire à l’encontre du système néolibéral…
C’est donc sans surprise que Jean-Jacques et Hélène furent condamnés à verser un euro symbolique à chacune des parties civiles. «C’est la monnaie de votre pièce !» cria quelqu’un dans la salle. Les financiers grimacèrent.
Le juge aussi. Depuis le début du procès, le magistrat, d’ordinaire si enjoué, avait manifesté une curieuse mauvaise humeur. Il commenta ainsi la décision :
«Monsieur et Madame Trouville, la Cour a fait preuve à votre égard d’une grande mansuétude. Je le déplore. Si cela ne tenait qu’à moi, vous seriez retournés derrière les barreaux… C’est une honte…
…de faire des anagrammes aussi pauvres, dit-il en éclatant de rire. Teessmy pour “système”… C’est affligeant !»
AMI est aussi l’acronyme de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement qui visait à libéraliser les investissements partout dans le monde en accordant aux multinationales un « égal accès » illimité aux marchés et aux ressources naturelles du monde entier : une multinationale pouvait porter plainte contre un Etat devant des groupes d’arbitrage non transparents si elle s’estimait lésée dans ses affaires. Promu discrètement en 1997 par l’OCDE et les Etats-Unis, cet accord fut mis en échec par les ONG grâce à la « stratégie de Dracula » : porter à l’attention du public un traité qui ne supporte pas la lumière du jour… Internet a ainsi remplacé l’ail et l’argent dans la lutte contre les vampires… (Europe Inc. Comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale, Observatoire de l’Europe Industrielle (CEO), Agone, 2005, p.237)
« Pour 50 000 dollars, vingt transnationales bien connues – notamment, pour plusieurs d’entres elles, en raison d’un comportement social et écologique laissant gravement à désirer […] – participaient à la réflexion sur le projet de Fonds mondial. […] Le PNUD (Programme de développement de l’ONU) se vantait du fait que ce projet ferait bénéficier les multinationales « d’une reconnaissance mondiale pour leur coopération avec l’ONU-PNUD » et qu’un logo « Fonds mondial pour le développement durable » permettrait à l’industrie de mettre cette coopération en valeur. » (Europe Inc., op. cit., p. 347)
S’ils ne sentaient que mauvais ! Soumis à un stress permanent, privés de confort, de soleil et d’aliments décents, les animaux élevés de façon intensive sont gavés d’antibiotiques qui se retrouvent dans nos assiettes et participent à la résistance des bactéries. La problématique de la malbouffe fera l’objet d’un autre conte à rebours… En attendant, vous pouvez toujours visionner les excellents petits films d’animation The Meatrix : http://www.themeatrix.com
Sous contrôle d’huissier, il a été démontré que les parcelles et les ruches situées à proximité d’un champ de maïs OGM avaient été contaminées dès la première année: à hauteur de 0,3% pour la parcelle située à 15 m et à hauteur de 39% pour le pollen de la ruche située à 1200 m (Que Choisir N°442, Novembre 2006) Un taux de moins de 0,9% d’OGM n’entraîne pas d’obligation d’étiquetage sur les produits, et les consommateurs ne sont pas informés si les animaux qu’ils consomment ont été ou non nourris aux OGM alors que 80% des OGM sont destinés à l’alimentation animale… Résultat : les OGM sont déjà partout ! La plupart des biscuits et confiseries seraient contaminés, de même que les produits light et les produits laitiers du grand commerce. Voir le guide de Greenpeace sur http://www.detectivesOGM.org Et depuis le vote par le Conseil européen, le 12 juin 2007, de la nouvelle réglementation de l’agriculture biologique, les produits estampillés bio pourront également en contenir ! Cela arrangera bien les industriels et contribuera à perturber encore un peu plus les consommateurs. Des labels indépendants comme Nature & Progrès ou Demeter continueront évidemment à perpétuer le véritable esprit bio, mais à quel différentiel de coût par rapport au bio galvaudé ?
Les laboratoires assurent 80% du financement des agences chargées d’autoriser la commercialisation des médicaments et 98% de la formation continue des médecins. Lors de 74% des visites médicales, les effets indésirables du produit sont passés sous silence. (Samia Dechir, Marianne, 24 juin 2006)
Travail vient du bas latin tripalium, qui désigne un instrument de torture formé de trois pieux. « Choisissez un travail que vous aimez : vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » disait Confucius. « Le secret du succès, c’est de faire coïncider vocation et vacances » renchérissait Mark Twain.
Jean Corvisart (1755-1821). L’efficacité moyenne du placebo se situerait en moyenne autour de 30 %, quelque soit la pathologie traitée. Aujourd’hui, 35 à 40 % des prescriptions en médecine concerneraient des placebos impurs (les indications ne correspondent pas aux symptômes à traiter.)